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Filer la laine

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The Language of Weaving

Des toiles d’araignées couvertes de rosée aux câbles électriques, chemins et tracés d’écritures, le monde est parcouru de lignes. Parmi les innombrables filaments qui tissent le monde, l’un d’eux est si familier et omniprésent qu’il en devient presque invisible : le fil. Il est pourtant « l’arme invisible ayant permis à la race humaine de conquérir la terre1». Derrière lui se tient le savoir-faire ancestral du filage qui transforme les fibres naturelles – et aujourd’hui synthétiques – en une ligne continue. Transformer des matières brutes en un matériau résistant et polyvalent est une invention qui constitue une réelle « révolution 2». Grâce à ce geste, l’humanité a su se protéger des éléments, fabriquer ses premières cordes, concevoir ses vêtements, bâtir des abris, pêcher et déployer les voiles qui lui ont ouvert la voie de la navigation.
Dans la rotation du filage s’enroule l’histoire de nos gestes, de nos outils et de nos ressources. Particulièrement, le filage de la laine creuse un sillon de questions sur les relations complexes qui lient l’humain au reste des vivants. Car la fabrication d’un fil de laine n’est pas un simple geste technique : c’est une relation millénaire avec une matière vivante appelant à entretenir une forme particulière d’attention.

Le filage concerne aussi bien des matières naturelles qu’artificielles. Il est possible de filer des fibres naturelles d’origine végétale (lin, coton, chanvre, ramie, bambou, ortie, soja) et d’origine animale (laine, mohair [chèvre], angora [lapin], alpaga, lama, chameau, yak, cachemire [chèvre], soie) ou encore des fibres synthétiques ou transformées (viscose, protéines de lait, Tencel, glitz, Ingeo [maïs], nylon)3.

Le filage comporte en général trois grandes étapes : la préparation des fibres, le tordage et le retordage. La préparation des fibres varie selon leur nature : certaines sont employées sans préparation, d’autres doivent être froissées et assouplies (comme le lin et le chanvre) ou encore cardées ou peignées (comme le coton et la laine). Le tordage se rapporte aux opérations qui réunissent les fibres pour constituer le fil : « la dimension ou la forme des appareils varient, le mouvement fondamental est toujours circulaire4. » Enfin, le retordage concerne la fabrication du câble ou de fils câblés : « si l’on abandonne à eux-mêmes en les laissant en contact, deux ou plusieurs fils qui ont un excès de torsion, ces fils s’enroulent mutuellement en spirale pour rétablir leur torsion normale5.. »

Avec les fibres naturelles, filer consiste à assembler des fibres entre elles. Dans un geste de torsion, elles s’accrochent les unes aux autres pour former le fil. Entre les mains de celles et ceux qui filent, une masse jusqu’ici informe composée de fibres désordonnées se précise en une ligne claire. Des fragments courts et fragiles s’unissent en un lien souple, solide et continu. Ces lignes possiblement infinies se dessinent et s’enroulent autour des fuseaux et bobines.

Dans le cas d’un fil de laine, sa qualité repose fortement sur les étapes antérieures au filage : de l’animal, ses conditions d’élevage et sa santé, en passant par le soin apporté à la tonte et au nettoyage minutieux des fibres, jusqu’à leur démêlage. Selon sa préparation, la laine peut produire des fils différents : fins et lisses avec la laine peignée, souples et gonflants avec la laine cardée. Le terme « carder » vient du chardon, la plante sauvage sur laquelle s’accrochent quelques morceaux de laine des moutons qui s’y frottent.

L’espèce humaine transforme des fibres naturelles depuis le paléolithique. Le filage est un geste pratiqué manuellement pendant des millénaires. Il accompagne les premiers peuples nomades, jusqu’à s’installer progressivement dans l’espace domestique féminin. Son ancrage dans le quotidien dote cette technique d’une forte charge symbolique et fait naître de nombreuses représentations artistiques qui s’y réfèrent.

Depuis l’Antiquité, la technique du filage manuel abreuve récits et légendes qui l’adoptent sous forme de métaphores. Tissus mythiques et fils sacrés infusent les histoires anciennes : de la mythologie grecque au folklore européen, filer s’inscrit dans une chaîne de croyances et d’associations symboliques selon lesquelles le fil est une création féminine, symbole de vie et du temps qui passe. Le filage est employé comme métaphore centrale de la destinée humaine.

À commencer par la figure des déesses fileuses : trois sœurs filandières détentrices du pouvoir de vie et de mort sur les mortels. Chez les Grecs, elles s’appellent « les Moires ». La première, Clôtho (la fileuse), tire le fil de la naissance, la seconde, Lachésis (la destinée), en mesure la longueur ; la troisième, Atropos (l’inflexible), le coupe, marquant ainsi la fin de l’existence.

Leur nom évolue, mais cette même figure traverse les mythologies : chez les Romains ce sont les Parques (aux noms de Nona, Decima et Morta), et dans la mythologie nordique les Nornes où Urd, Verdandi et Skuld tissent le destin sous les racines d’Yggdrasil, l’arbre-monde. On trouve des équivalents de ce trio dans d’autres traditions, comme les déesses mères pré-islamiques, les trois Brigit de la mytho logie irlandaise ou encore les trois Marie du christianisme. Reliant la naissance et la mort, le fil des tisseuses mythiques est celui du destin et du temps6, forgeant ainsi un rapprochement symbolique puissant entre le fil, la féminité et l’existence.

« À en croire Platon, tout a commencé avec un simple fil enroulé sur le fuseau du cosmos, que fait tourner une femme occupée à filer le destin du monde7. » Dans la République, Platon s’empare du filage pour décrire le fonctionnement de l’univers qui serait structuré autour d’un immense fuseau cosmique entraînant les sphères célestes.
Les outils du filage, ici fuseau et crochet, peigne à carder la laine, en métal avec une structure en bois deviennent ceux du fonctionnement d’un cosmos dans lequel les déesses filandières chantent respectivement le passé, le présent et l’avenir.

« Retourne à tes travaux, à la toile et quenouille […] la parole est affaire d’homme8» : ces mots, prononcés par Télémaque à sa mère Pénélope dans l’Odyssée, soulignent la place attribuée alors aux travaux du fil. Dans la société antique grecque répartie entre espace domestique féminin et espace public masculin, le fil des récits homériques se fait vecteur d’une expression féminine. Hélène « entrelaçant ses laines, dépeint les batailles9» de la guerre en cours. Pénélope use du fil comme ruse : pour éviter les nouveaux prétendants en attendant le retour d’Ulysse, elle résiste au temps, tisse le jour et détisse la nuit. Ariane – dont l’expression « fil d’ariane » est tirée – confie le fil d’une pelote à son amour Thésée afin qu’il puisse revenir sur ses pas et sortir du labyrinthe mortel. Philomèle, victime d’un viol et dont on coupe la langue, communique la scène à sa sœur en la tissant de fils rouges. Enfin Arachnée, coupable d’avoir tissé un meilleur ouvrage que la déesse Athéna, se trouve transformée en araignée. Ruse, résistance, lien, parole : dans les récits homériques, le travail du fil semble être celui d’un langage féminin réduit au silence.

Dans le folklore européen du Moyen Âge, la figure des déesses filandières responsables des destinées évolue progressivement en celle des fées et des marraines, qui accompagnent et rythment la vie humaine. La technique du filage entre dans le surnaturel et leurs fuseaux, ces tiges de bois, se transforment en baguettes magiques.
« La princesse se percera la main d’un fuseau10. » Dans les différentes versions de la Belle au bois dormant (Grimm ; Perrault) les outils filants piquent, mettent en garde et punissent la jeune Aurore à l’aube de sa vie adulte.

Le lien symbolique entre féminité, espace domestique et travail du fil traverse les époques, et ce bien après le développement des filières textiles et leur industrialisation. En France notamment, jusqu’à ce que l’école devienne mixte dans les années 1970, l’enseignement de la couture était obligatoire pour les petites filles, perpétuant ainsi ce lien entre travail domestique, fil et féminité longtemps utilisé pour « maintenir leurs mains occupées11».
L’apprentissage de l’écriture pour les jeunes filles, passant par la répétition de lettres brodées sur leur « marquette » afin de s’exercer à broder les initiales sur le linge de maison, est un autre exemple de tradition inscrivant le travail du fil dans l’espace domestique intime. Ces mythes et métaphores appuient la perception d’un travail du fil relégué à la sphère privée du foyer. Un « travail de femmes » invisible et répétitif, considéré comme « non idéologique, non intellectuel et donc trivial12 ».

Le travail du fil se tient pourtant à l’origine de nombreuses inventions qui dépassent largement la sphère textile, accompagnant notamment le développement des systèmes de communication et les prémices de l’informatique13 : « Le fil n’est ni métaphorique ni littéral, mais tout simplement matériel, un ensemble de fils qui se tordent et se retournent à travers l’histoire de l’informatique, de la technologie, des sciences et des arts. Ils entrent et sortent des trous perforés des métiers à tisser automatisés, montent et descendent à travers les âges du filage et du tissage, vont et viennent à travers la fabrication des tissus, des navettes et des métiers à tisser, du coton et de la soie, de la toile et du papier, des pinceaux et des stylos, des machines à écrire, des voitures, des fils téléphoniques, des fibres synthétiques, des filaments électriques, des brins de silicium, des câbles à fibres optiques, des écrans pixélisés, des lignes de télécommunications, du World Wide Web, du Net, et des matrices à venir14. »

Si les fils sont à l’origine de nombreuses inventions qui dépassent largement la sphère textile, leurs procédés de fabrication semblent avoir accompagné une certaine accélération du monde.
Les premiers outils employés pour filer furent sans doute les mains elles-mêmes, étirant, tordant des fibres naturelles pour former un premier fil rudimentaire. Puis l’équilibre entre la main et l’outil se perfectionne avec l’arrivée du fuseau. Le fuseau du berger (aussi appelé « fuseau corse ») est utilisé dès l’Antiquité et se résume à une petite branche avec encoche. Il s’accompagne progressivement d’un poids (fusaïole) tournant sur lui-même, entraînant la torsion du fil. Le fil s’allonge sous le poids du fuseau suspendu qui tourne comme une planète miniature. Par tant d’une réserve de laine, maintenue en place sur une quenouille à l’aide d’un ruban, une main étire la matière, l’autre fait tourner la tige. Grâce à la force de rotation, les fibres s’entremêlent, s’attachent les unes aux autres pour constituer le fil. Une fois une bonne longueur de fil obtenue, on l’enroule autour du fuseau. Étirer, enrouler, recommencer. Ce mouvement préfi gure le fonctionnement de nombreuses autres inventions fondées sur la rotation. Le fuseau est l’une des technologies les plus anciennes de l’humanité, encore plus ancienne que la roue. Il constitue sans aucun doute l’archétype de toutes les inventions établies sur la rotation qui ont suivi : roues de véhicules, machines à engrenages, hélices, magnétophones, lecteurs de CD, et une multitude d’autres technologies.

Pendant des siècles, le filage est une nécessité quotidienne structurant à la fois l’économie domestique et les premiers réseaux marchands. L’introduction du rouet au XVe siècle marque une première accélération : alors que le mouvement alternait jusqu’alors entre filer et enrouler, il devient désormais continu : une pédale libère les mains, rendant le travail plus rapide, précis et homogène.
Le XVIIIe siècle voit les processus textiles s’accélérer encore avec l’invention de nouvelles machines. La Spinning Jenny, mise au point en 1764, puis la Water Frame en 1769 permettent de multiplier par huit, puis seize, le nombre de quenouilles actionnées simultanément. Désormais soumis à la logique du rendement, le filage manuel ne peut plus rivaliser avec les machines qui tournent jour et nuit, il recule progressivement dans l’économie. Le savoir-faire tactile, passant par la paume de la main, cède progressivement sa place à un monde de machines, de vitesse et d’acier. Pour être efficaces, les mutations technologiques s’appuient et s’accompagnent de changements idéologiques. Ce passage de la main à la machine, correspondant à la révolution industrielle s’appuie sur un processus de « mécanisation de la nature15 ». À partir du XVIe siècle, la nature, jusqu’alors considérée comme terre nourricière, devient une ressource à exploiter. En tant que trame conceptuelle, ce nouvel ordre mécanique est associé à une trame de valeurs fondées sur le pouvoir, il est totalement compatible avec la direction qu’emprunte le capitalisme commercial. Dans ce même élan, la domestication millénaire du mouton se métamorphose sous l’effet de la mondialisation, le reléguant progressivement au rang d’une machine à produire de la laine avec des yeux et des oreilles. « On a inventé au XIXe siècle un élevage standardisé : c’est lui qui prévaut aujourd’hui et fournit l’industrie mondiale 16. »

Entre l’industrialisation des élevages et la fragmentation des étapes de fabrication, le fil de laine porte aujourd’hui les traces des bouleversements de ces dernières décennies et soulève des questions cruciales entre écologie et limites de la globalisation. « Les machines qui se sont emparées des rênes de l’expansion, à l’apogée de la révolution industrielle, ont déchiré la trame délicate des vies humaines et animales, transformant leur enchevêtrement autrefois laineux en une mêlée de fragments aux arêtes vives17. »

En France, valoriser le filage de la laine, une matière qui peine à s’adapter aux exigences de standardisation et de récurrence du marché, devient un acte engagé et militant. Contrairement aux fibres uniformisées provenant des élevages intensifs (comme ceux de la Nouvelle-Zélande), la laine française se distingue par sa grande diversité avec près de 60 races de moutons18. Préserver cette richesse, c’est non seulement relever un défi complexe et urgent, mais aussi retisser un lien respectueux entre celles et ceux qui œuvrent à protéger ce patrimoine matériel et immatériel. Le métier de berger est celui de « la mémoire des mondes 19 », une expression qui trouve tout son sens dans les liens profonds que la laine tisse depuis des millénaires entre environnement, animaux et humains.

Geste fondateur sans lequel aucun textile n’aurait vu le jour, le filage mérite qu’on lui accorde une attention particulière. Bergères, bergers, fileuses et fileurs en sont les gardiens. De la montagne au fil, fibre après fibre, ils frayent des voies dans la matière même du vivant, tracent des lignes à travers le monde sensible. Depuis des millénaires, le filage est le geste qui invite l’humanité à tirer des fils dans l’épaisseur du monde.

Essay published in Tools Magazine
Translated by Maggie Oran

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1.Sadie Plant, Zeros + Ones: Digital Women + the New Technoculture, “The unseen weapon that allowed thehuman race to conquer the earth”, Four Estate, 1998, p.61.

2. “Révolution du fil”, proposé par Women’s Work:The First 20,000 Years, Elizabeth Barber, W. W. Norton & Company, 1994)

3. Filer les fibres naturelles. Chanvre, laine, ortie…Camille Brabant et Naomi Rossignol, Ulmer,coll. “Résiliences”, Ulmer, 2023.

4. Brabant et Rossignol.

5. Idem

6. Dictionnaire des mythes féminins, sous la directionde Pierre Brunel, Éd. du Rocher, 2002.

7. Le Livre des symboles : réflexions sur des imagesarchétypales, Tissage/Filage, Taschen, 2024.

8. Télémaque face à sa mère dans l’Odyssée, Livre II.

9. Françoise Frontisi-Ducroux, Ouvrage de Dames.Ariane, Hélène, Pénélope…, Seuil, 2009, p.68.

10. Les Contes de Perrault, la Belle au bois dormant,Charles Perrault, 1902.

11. Yvonne Verdier, Façons de dire, façons de faire.La laveuse, la couturière, la cuisinière, Gallimard, 1979, p.176.

12. Ebru Kurbak, Stitching Worlds: Exploring Textiles and Electronics (Revolver Publishing, Berlin, 2018), in Katherine Schwab, “This Gorgeous Golden Tapestry Is Actually a Functional Computer,” Fast Company, 13 juin 2019.

13. Voir Tools Magazine no2, Tisser.

14. Plant, p.12.

15. La Mort de la nature: Les femmes, l’écologie et la Révolution scientifique, Carolyn Merchant, Wildproject, 2021, p.62.

16. Pascal Gautrand accompagne et valorise les filières lainières françaises, collectif Tricolor, entretien téléphonique, février 2025.

17. Tim Ingold, “History in wool”, dans Formafantasma:Oltre Terra, The National Museum of Art, Architecture and Design Oslo & Walther Koenig, 2023.

18. Gautrand, entretien.

19. Vinciane Despret, Michel Meuret, “Cosmoecological Sheep and the Arts of Living on a Damaged Planet”, Environmental Humanities 8, no1, p.24-36, 2016.