D’un lit défait à la rigueur du papier plié, des ondulations libres du drapé antique aux plissements de la terre : le pli est partout. C'est une notion vertigineuse qui touche au monde entier. Paradoxal, il suggère, selon sa matérialité et ses contextes, autant la rigidité que la volupté, la clôture que l’ouverture, la rupture que le continu. Il sépare et pourtant lie, relie. D’une nature difficile à cerner, il est cette zone flottante de l’entre-deux, fondamentale dans la nature, omniprésente dans la création et sur laquelle s'accrochent de nombreux symboles.
Qu’est-ce qu’un pli ? Figure géométrique ? Forme ? Processus ? Il est généralement défini comme une “surface repliée sur elle-même”. Morphologiquement, il pourrait aussi être caractérisé comme la ligne droite ou sinueuse qui marque une surface, apparaissant lorsque l’on exerce de la force physique sur une matière malléable : tant qu’elle ne rompt pas, ce qui se produit ne sont ni des cassures, ni des fissures, mais bien des pliures.
En mathématiques, lorsque l’on parle de pli, on évoque le degré de développement, des courbures positives, négatives, variables…. Il s’agit bien d’une figure capable d’une infinité de variantes. Mais il est surtout, dès que l’on touche à la trois dimensions, inévitable. En 1820, le mathématicien et physicien Carl Gauss établit son incontournable existence dans notre monde physique à travers la démonstration suivante : dès que l’on cherche à mettre en volume une surface plane, par exemple en plaçant une feuille sur une sphère, se forment obligatoirement des pliures.
Il serait aussi difficile de répondre à la question “comment naît un pli ?”, que d’énumérer toutes ses manifestations physiques. Par contre, nous pouvons tenter de mieux le comprendre en l’observant dans le monde naturel, tant il touche de près à l’émergence des formes organiques.
Du macroscopique au microscopique, il semble même être à l’origine du monde tel que nous le connaissons. Le monde vivant peut d’ailleurs se caractériser par l’émergence perpétuelle de formes pliées à l’infini. De la pierre fossilisée à la morphologie végétale ou animale, des racines, strates, stries, concrétions, du “plis des vents, des eaux, du feu et de la terre” … nombreuses sont les expressions naturelles du pli. Peaux, pétales de fleurs, replis, fissures, intimes pliures : dans le vivant, il constitue un univers à la sensualité énigmatique.
Au niveau cellulaire, il représente le mouvement d’intrication permanent permettant l’émergence et la perpétuation de la vie : l'ADN se déploie constamment pour être lu et dupliqué. Si l'on se penche sur les protéines complexes - les éléments constitutifs de nos organes, de nos muscles, de notre peau et de nos os - aucune d'entre elles ne pourrait fonctionner sans le pli : autrement dit, les protéines ne sont que de longs fils d'acides aminés qui doivent être pliés dans une forme très spécifique pour fonctionner dans notre corps complexe. Sous le microscope, notre corps est donc constamment en train de se former et de se détruire, de se plier et de se déplier. Toute vie organique semble donc reposer sur ce mouvement perpétuel. En d'autres termes, les plis sont à la base de notre genèse.
À l’échelle planétaire, ils dessinent les paysages. “Qu’est-ce d’autre en effet la montagne que du paysage plié ?” En anglais, le mot “field” (champ) provient de “fold” (pli). En géologie, il représente les déformations et contractions solides de l’écorce terrestre : on parle alors de plissements. Le pli “synclinal” dessine en creux les vallées ; le pli “anticlinal”, lui, crée en relief rebroussements et lignes de crêtes montagneuses. Formant et transformant les volumes terrestres, le pli semble rendre possible la modification des matières les plus solides.
Dans le vivant, le pli se manifeste aussi à travers la logique articulaire de nos corps. Plier/déplier meuvent les espèces vivantes, leur offrant flexibilité, déploiement ou encore repli dans l’espace. Ce sont aussi les tout premiers gestes de la vie humaine. À l'origine pliés dans le ventre de la mère, c’est la naissance qui instaure comme un de nos premiers gestes le dépliement. Membres qui fléchissent, arbres qui ploient sous la neige ou pour attraper la lumière… certaines fleurs se développent et s'enveloppent même chaque jour, au gré de la météorologie ou de l’heure. En ce sens, le pli est mouvant, réversible, repose sur l'articulation et la fluidité.
Dans son œuvre scientifique, le physiologiste Étienne-Jules Marey observe ces phénomènes. En utilisant la photographie, la chronophotographie et le film, il observe le clapotis de l’eau, déplie le mouvement d’un galop, engageant ainsi une exploration figurale du mouvement. En étudiant son travail, le philosophe et historien d’art Georges Didi-Huberman commente : justement parce qu’il est en mouvement, le monde entier est fait de plis. Comme si nous étions et avons toujours été tenus dans un drapé de choses.
Plier est un processus qui allie mise en forme et mise en mouvement. Le Japon, connu pour sa pratique de l’origami (initialement venue de Chine), conduit l’art du pli à un exercice spirituel, presque mystique. Selon la tradition japonaise, plier, c’est donner vie à l’inerte. Il s’agit d’un acte de transformation qui pourrait s’apparenter à un geste de sculpture : car contrairement à l'assemblage du bois ou encore la couture, dans le pliage, le volume obtenu ne provient alors pas d’une forme séparée ajoutée, mais bien de la déformation d’une même matière. Dans le pli, forme et matière se confondent.
C’est une forme en devenir : cela en fait un outil de conception de prédilection. Mais bien qu’extrêmement employé dans le prototypage et maquettage, le pli ne se limite pas à la mise en forme du papier. Beaucoup d’objets manufacturés — et vous le verrez d’ailleurs dans ce numéro — sont fabriqués à partir du pliage de surfaces malléables, de “matériaux-feuilles” comme le plastique, le tissu, la tôle ou encore le carton. En effet, lorsque l’on s’y penche de plus près, il semblerait que “tous les créateurs froissent, plissent, plient, ourlent, rassemblent, nouent, articulent, ondulent, drapent, tordent, enroulent, froissent, effondrent, facettent, courbent ou enveloppent des feuilles de matériau bidimensionnelles et, par ces processus de pliage, créent des objets en trois dimensions.”
Omniprésent dans le monde naturel et celui des objets manufacturés, le pli est aussi un motif iconographique parcourant toute l’histoire de l’art. Des statues grecques aux peintures de la Renaissance italienne, la représentation du pli relève de la prouesse technique : de toute poésie pour l’invention, de toute rigueur pour l’exécution. Dans l’art occidental, le pli fascine.
Lorsque Aby Warburg, historien d’art fondateur de l’iconologie (science des images) observe Le Printemps de Sandro Botticelli, il se focalise sur les motifs de mouvances et de fluidité : ces vagues, cheveux et draperies dans le vent qui semblent parcourir toute la Renaissance italienne. Il parle alors de “brise imaginaire” donnant vie, sensibilité, patos visible aux draperies (ces choses mortes) et aux cheveux (ces choses insensibles) agités par le vent (cette chose invisible). Selon Aby Warburg, utiliser le pli comme motif, c’est aussi s’approcher d’une des questions essentielles aux beaux-arts à savoir : comment saisir, dans une image, le mouvement de la vie.
Plis, drapés et froissés peuplent les œuvres d’art et constituent un foisonnement de symboles. Un drapé pour témoigner des corps, un drapé pour matérialiser l’espace, un drapé pour le représenter… : le pli se joue de notre perception de l’espace, de la matière et de la lumière. Les artistes s’en emparent pour insuffler dans leurs œuvres l’intention d’une émotion.
Parce que le pli suppose par définition ce jeu du visible et du caché, de la présence et de l’absence, de l’apparition et de la disparition, il abrite l’idée du dévoilement et du désir. Au cinéma, le froissé des draps traduit l’intensité d’un ébat amoureux : il est dans le décor intime un motif constitutif de la géographie amoureuse. À travers les jeux de voilages, peintres et sculpteurs insufflent dans leurs œuvres une sensualité. Certains s’évertuent à former des pliures sans équivoque, qui magnifient “la beauté du corps sous la pression du drap qui en cerne audacieusement les formes” et conduisent ainsi “si adroitement les yeux que le spectateur s'imagine voir ce que le peintre lui couvre par le jeu des draperies.” Le pli, le drapé, le froissé constituent une grammaire émotionnelle. Ils ouvrent à “un affect des choses”.
Il existe un lien ténu entre la forme physique du pli et les représentations qui s’y accrochent. Il a cette particularité d’accompagner la conceptualisation de choses mystérieuses et complexes : pensée, temps et mémoire.
En philosophie, René Descartes s’appuie sur la topologie du pli pour représenter le cerveau et son fonctionnement. En observant ses zones de pliures, il décrit les souvenirs comme se logeant dans les plis du cerveau. Le pli permet ici de donner une image, presque une matérialité à l’espace psychique, dans lequel les zones d’ombre deviennent les interstices où se logent les significations. L’espace psychique serait peuplé de courbures, de zones de pliures et de torsions. En psychanalyse, c’est ce mouvement du dépli qui constitue le travail analytique. Dans le cadre d’une analyse ou encore suite à une expérience traumatique, on parle en effet de déplier l’expérience.
Nombreuses sont les métaphores qui lient les mouvements du pli et ceux de la pensée. Dans Habiter en oiseau, la philosophe Vinciane Despret s’affranchit d’une écriture chronologique pour proposer une “histoire en plis” afin de suivre “à partir du moment où elle émerge, une idée (...), pour la retrouver dans différentes réapparitions prises dans d’autres plis.” N’est-ce pas là justement le mouvement de la pensée ? Un mouvement perpétuel de plis et de déplis, en opposition au développement linéaire ?
Dans la pensée philosophique baroque, l’âme opère selon Leibniz “des déplis intérieurs par lesquels elle se donne une représentation du monde”. Sur le pli reposent certaines métaphores de la vie, et croyances. Dans Une petite histoire de lignes, Tim Ingold évoque notamment le travail du chiromancien qui établit une lecture de nos plis corporels, interprétés alors comme les trajectoires de nos vies : “dans le creux de la main les lignes de vie qui s’expriment au dehors”.
Passage du vent sur une branche, contraction terrestres…. Le pli est dans le monde organique la marque d’une vitalité en mouvement. À l’échelle de nos corps, les sillons qui couvrent l’étendue de notre peau témoignent des mouvements que nous avons faits, inscrivant en surface la mémoire de nos gestes. Ce sont d’ailleurs ces pliures qui constituent nos corps et les singularisent. Cette conception presque musculaire de la matière organique dessine ici une matière-pli, sur laquelle agissent les forces physiques et le temps. Issey Miyaké, créateur qui explore depuis des années dans son travail la nature des plis, souligne : “Quand on prend de l’âge, on est enclin à accepter les rides. On peut dire qu’on a davantage conscience de l’ombre. Avec l’âge, on prend conscience des parties cachées, de la part d’ombre, et l’ombre peut être plus intense et plus profonde que la lumière”. Le pli rend compte de l’invisible. Il est une marque du temps.
Les plis sont des indices ouvrant un passage vers une action passée. Ils peuvent nous aider à re-tracer le geste d’un plisseur, mesurer la force d’une tornade, apprécier le relief des paysages, ressentir l’intensité d’une émotion. Ils dessinent en creux ce qui a été. Selon Marc-Williams Debono, chercheur en neurosciences qui travaille autour du concept épistémologique de la plasticité, “ce sont les épissures, des plis et replis incessants de la mémoire du corps et de l’esprit qui forgent l’histoire de l’univers, des hommes et des sociétés”.
Observer le pli, c’est d’une certaine manière entretenir une forme d'attention particulière aux formes qui nous entourent et aux processus qui les forment. C’est déceler les indices discrets, observer les traces. “Sans revenir à la résurgence proustienne du souvenir, cette recherche de la trace est un des plus puissants moteurs de l’humanité. Elle anime les travaux les plus pointus, qu’il s’agisse des sciences de l’univers, de l’homme ou du vivant, et le carrefour entre les sciences et les arts.” Parce qu’il laisse derrière lui les traces de son passage, il est la forme d’un geste, l’empreinte du temps : le pli fait mémoire.
Translated by Maggie Oran
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2. Nadine Vasseur, « Les plis », Seuil, 2002.
3. Ibid
4. (Georges Didi-Huberman) sur Etienne-Jules Marey
5. Nadine Vasseur, « Les plis », Seuil, 2002.
6. Denis Diderot, « Essai sur la peinture », 1765.
7. Georges Didi-Huberman, « Ninfa fluida: essai sur le drapé-désir », Gallimard, 2015.
8. Ibid
9. Ibid
10. Aby Warburg, « La Naissance de Vénus et le Printemps de Sandro Botticelli », Éditions Allia, 2007.
11. Roger de Piles, « Cours de peinture par principes », Gallimard, 1989.
12. Gilles Deleuze, « L’image-mouvement ». Cinéma 1. Paris, 1983.
13. Vinciane Despret, « Habiter en oiseau », Actes Sud, 2019.
14. Gilles Deleuze. « Le Pli. Leibniz et le Baroque », Les Éditions de Minuit, 1988.
15. Tim Ingold, « Une brève histoire des lignes », Zones Sensibles, 2011-2013.
16. Gilles Deleuze. « Le Pli. Leibniz et le Baroque », Les Éditions de Minuit, 1988, P10
17. Guy Girard dans Issey MIyake, ed Assouline
18. Marc-Williams Debono, “Plis et replis,” Les plis de la mémoire, Plastir, La revue transdiciplinaire de plasticité humaine — Éditions PlasticitéS - Numéro Hors-série, 2015.
19. Ibid